Jamais l’Homme n’a autant été capable de repousser les limites de la vie. Il y a 10 000 ans à peine, 62% des êtres humains mourraient avant l’âge de 30 ans, et 88% mourraient avant l’âge de 40 ans. Depuis, l’espérance de vie a quasiment triplé, et s’est même nettement accélérée ces dernières décennies. Aujourd’hui, nous gagnons chaque année 1 trimestre de vie.
Nous connaissons les raisons de cette spectaculaire augmentation de notre espérance de vie. Il y eut tout d’abord le développement de nos connaissances en médecine et en chirurgie. Il y eut ensuite l’avènement de la biologie et la mise au point des premiers vaccins et traitements. Enfin, il est couramment admis que le changement de nos habitudes alimentaires et d’hygiène a incontestablement permis d’accélérer le mouvement. Tous ces progrès ont contribué à éradiquer ou presque de nombreuses pathologies (telles que la variole, la lèpre, la peste, la diphtérie, ou la coqueluche) et à en guérir de plus en plus, à l’instar du cancer qui, même s'il demeure une pathologie grave abouti de plus en plus souvent à la guérison.
Le plus spectaculaire est sans doute à venir grâce à la révolution génétique. Le 21 février 2001, était annoncé en grandes pompes le séquençage du génome humain. Que cela signifie-t-il ? Chaque cellule de notre organisme est composée d’une molécule d’ADN répartie sur 23 paires de chromosomes. Cette molécule d’ADN comporte 3 milliards de caractères qui codent plus de 30000 gènes. Quand l’on parle de séquençage du génome humain, cela signifie donc que nous sommes parvenus à identifier cette succession de 3 milliards de caractères. Ce que nous ignorons encore, c’est la fonction exacte de chaque gène. Ce décodage (par opposition au séquençage, donc) est encore en cours, et pourrait aboutir dans la décennie à venir. Une fois le génome décodé, il deviendra aisé d’y intervenir pour corriger les anomalies qui viendraient le corrompre. A terme, il sera même possible de régénérer totalement les cellules d’un organe malade. Au final, les limites de la vie pourraient être considérablement repoussées. Certains généticiens ou biologistes avancent même une durée théorique de 350 ans, qui correspond peu ou prou à la durée de vie des cellules nerveuses.
Si l’on se place sur le registre de la Morale, tous ces progrès bio-médicaux sont donc au service du développement du Bien, si tant est que l’on considère que repousser les limites de la vie constitue un progrès, ce qui est mon cas. Pour autant, cette vision optimiste mérite d’être nuancée lorsque l’on sait que la nature sait donner naissance en toute circonstance à un Mal, capable de développer une ruse pour contrecarrer ce Bien.
Dans ce cas précis, il s’agit évidemment de la menace que constituent les virus. Un virus est en effet un agent malicieux et fortement adaptable qui va s’inoculer dans le programme ADN d’un individu pour venir le corrompre, et ceci de façon tout à fait imprévisible et aléatoire. Le virus développe deux caractéristiques. Il est d’une part colonisateur, dans la mesure où il se multiplie au sein d’un même individu et qu’il tente par tous les moyens d’en coloniser de nouveaux, en se voyageant notamment par les airs. Il dispose d’autre part d’une faculté d’adaptation et de mutation qui lui permet de contrecarrer tous les protocoles médicaux que pourraient être amenés à développer les Hommes. Le virus du Sida, par exemple, est bien plus complexe aujourd’hui qu’il ne l’était au début des années 1980. Il a muté au fur et à mesure que les protocoles médicaux ont évolués. Le virus Ebola continue également de constituer une menace, notamment pour le continent Africain.
Les virus du Sida et Ebola ont un point commun : ils se contractent par les voies sexuelles et sanguines (ainsi que par les contacts salivaires très proches dans le cas d’Ebola), ce qui au final limite considérablement le risque de pandémie. Il est alors aisé de comprendre la menace que constituent les nouveaux virus mutants dont les modes de transmission sont aériens (et donc très actifs), tels que les variantes du virus de la grippe.
C’est la raison pour laquelle le virus de grippe porcine qui sévit aujourd’hui au Mexique dispose d’un potentiel hautement pandémique. Et ce risque pandémique est d’autant plus fort que les Hommes sont désormais très mobiles dans le monde : chaque personne qui se déplace en avion ou en bateau est comme un cheval de troie qui permettrait au virus de conquérir de nouveaux territoires.
Que cette grippe porcine se transforme en pandémie ou pas, il est plus que probable que l’Homme aura à gérer un risque de ce type dans les prochaines années. Et c’est en cela que la Nature est cynique : comme je l’exprimais plus haut, jamais l’Homme n’a autant été capable de repousser les limites de la vie. En même temps, jamais son existence n’a autant été menacée.
Au fond, pour revenir sur le registre de la morale, tout se passe donc comme si le Bien et le Mal suivaient des logiques absolument et systématiquement opposées, et cela quel que soit le domaine de la vie.
Dans le domaine de l’énergie, par exemple. L’Homme sait depuis peu domestiquer l’atome. Mieux encore, Il parvient même depuis 1938 à réaliser des réactions de fission sur des atomes tels que l’Uranium et le Plutonium. De telle fissions ont la caractéristique de dégager une énergie inégalée. Les centrales nucléaires, qui produisent 75% de l’électricité d’un pays tel que la France, ne sont rien d’autre que des « usines » à fission. Les corollaires positifs sont légion, notamment dans le domaine de la médecine avec l’avènement de la médecine nucléaire (IRM). Cependant, en développant un savoir dans le domaine de la physique nucléaire, l’Homme a créé les conditions de la mise au point de l’arme la plus destructrice qui soit : la bombe A, ou bombe Atomique. Pour la première fois de son histoire, l’Homme dispose de la capacité de s’autodétruire, qui est la contrepartie du progrès technologique dont il bénéficie par ailleurs grandement.
Dans le domaine numérique, nous savons que l’internet est l’outil le plus fabuleux qui n’ait jamais existé pour faciliter la transmission du savoir et la communication interpersonnelle, un outil qui pourrait être à l’origine d’un développement exponentiel du savoir humain. Tout cela serait idéal si l’internet n’était pas aussi une arme absolue au service du Mal (des escrocs en tous genres aux pédophiles, en passant par les groupes terroristes), qui ont trouvé là le moyen idéal de communiquer et de se fédérer. Si l’organisation terroriste Al Quaida est si difficile à combattre, c’est aussi par ce qu’il s’agit d’une nébuleuse protéiforme et décentralisée organisée à l’image de l’Internet.
Dans le domaine de la bio-génétique, enfin, l’Homme, nous l’avons vu, sera en situation d’intervenir sur chacun de ses gênes pour réparer les anomalies qui pourraient s’y introduire. Mais ce faisant, il aura aussi la capacité de créer des combinaisons de gênes inédites qui donneront naissance à des chimères.
Revenons au Mexique, terrain de l’actuelle grippe porcine, mais il y a 65 millions d’années cette fois. Une gigantesque météorite s’abat sur la péninsule du Yucatan, exterminant 80% des espèces vivantes sur la planète, en particulier les dinosaures. Cette catastrophe écologique est la « sixième grande extinction » que le monde du vivant ait connue. Mais en éliminant la totalité des animaux de plus de 25 kg vivant sur les continents, cette extinction a laissé le champ libre au développement de milliers de nouvelles espèces, telles que les mammifères, qui n’auraient pas pu évoluer dans un contexte dominé par des animaux de grande taille. Tous les paléontologues le confirment : chacune des six grandes extinctions a été suivie d’une profusion créatrice inédite. Un peu comme si, au fond, le chao était inscrit dans les gènes de l’évolution, par delà le bien et le mal.




